Vivant·e·s sous terre ⟡ Elsa Brès
Texte d'exposition, Les Abattoirs, Toulouse, avril 2026 (extrait)
[...] Pour son nouveau projet, Vivant·e·s sous terre (2026), Brès s’engouffre dans certaines de ces cavités, non pas pour se limiter à exhumer le passé ou à révéler les tabous, mais pour faire l’expérience physique d’un monde demeuré intact. Cet essai visuel marque la première étape d’une nouvelle recherche. Fidèle à sa méthode, l’artiste développe un objet autonome qui la conduira vers un nouveau projet de film. Les histoires politiques que renferment les grottes servent de point d’appui à une exploration qui contribue à la construction d’un corps collectif, où se mêlent indistinctement les récits que Brès a rencontrés. Les grottes y apparaissent comme l’archive d’une terre d’accueil : un lieu de coexistence, au croisement de multiples temporalité et de vivant·e·s. Véritable mémoire sédimentée, le sous-sol contient des traces enfouies de cycles d’exploitation. Y descendre, c’est accéder à l’expression d’altérité radicale. Dans ces sous-sols autrefois mis à profit, contrôlé et cartographié par des systèmes de pouvoirs ayant cherché à stabiliser le monde, s’inscrivent d’insolubles logiques d’extraction et de rapports de domination. Remonter le fil des traces laissées par ces communautés (écritures sur les parois, empreintes de mains dans l’argile etc.), et réaffirmer leur importance dans le paysage, revient en creux à, aussi, contrer les discours de récupération identitaire portés par des courants politiques de plus en plus majoritaires.
Le monde souterrain des « contre-grottes » des Causses, le plateau calcaire qui borde les Cévennes et dans lequel plonge Brès accompagnée de spéléologues amatrices, n’a rien à envier aux grottes touristiques voisines. Moins balisés, plus aventureux, leurs périples leur donnent accès aux failles d’un monde où la perte de repères spatiaux et temporels laisse apparaître d’autres réalités, d’abord déroutantes. Cet envers de la terre décentre les normes et explore des temporalités non-linéaires. De ce point de vue, la notion de « désorientation », telle que pensée dans la phénoménologie queer de Sara Ahmed, éclaire la manière dont ces perturbations peuvent reconfigurer positivement les relations entre les vivant·e·s. [...]